Cine-emotions

Waste Land : le documentaire à ne pas jeter aux ordures

Documentaire multi-récompensé (Sundance, Berlin, Vancouver...) et nominé aux Oscars, Waste Land peut se targuer de doubler son propos d'un sujet original et politique.




Pendant trois ans, Waste Land suit l’artiste brésilien Vik Muniz de Brooklyn, où il vit, à Jardim Gramacho en banlieue de Rio de Janeiro. Dans la plus vaste décharge du monde, il retrouve son Brésil natal pour un projet artistique inédit : photographier les « catadores » (les ramasseurs de déchets recyclables) dans des mises en scènes composées à partir d’objets et matériaux rescapés des poubelles.



Waste Land a déjà bien appris du système commercial pour vendre au mieux son documentaire. Le spectateur devrait lui aussi l'avoir remarqué. D'abord par les sous-titres qui tentent de développer un peu plus le titre et l'affiche : « de la poubelle au musée » ou une histoire incroyable, celle d'un artiste brésilien mondialement reconnu qui revient dans son pays natal pour en tirer une œuvre originale et émouvante, ou comment tirer en quelques mots toute l'essence du projet initial ; « Le Slumdog Millionnaire des documentaires », parce que depuis le film de Danny Boyle, vendre un film sur les laissés pour compte est à la mode et surtout très rentable, en touchant profondément une belle frange du public, toujours très sensible à ce genre de cause.




L'originalité de ce documentaire vient de ce choix fait pas Vik Muniz, un artiste contemporain brésilien, exilé aux Etats-Unis où il a gagné sa reconnaissance, et qui revient sur ses terres natales pour mettre sur pied un projet qui semble un peu fou. Suivi pendant trois ans par la caméra de Lucy Walker (remarquée à Sundance avec Countdown to Zero), de Brooklyn à Rio, Vik Muniz construit son projet, mixant art contemporain et questions sociales, écologiques et politiques à une réelle ambition humaine. Il porte son regard d'artiste curieux qui veut apprendre de son pays. Au milieu des tonnes de déchets quotidiennement déversés dans ce qui est aujourd'hui la plus grande décharge à ciel ouvert au monde, il questionne quelques catadores (des trieurs d'ordures recyclables) et se lient d'amitié avec certains alors qu'il leur propose de participer à ce projet artistique inédit. Habitué à travailler avec des matières étonnantes, du plastique à la poussière, Vik Muniz veut saisir le trieur dans son milieu de travail, tout en remettant en cause une histoire sociale, portant également un regard omniscient sur quelques questions écologiques. Muniz photographie ces catadores dans des mises en scène étonnantes avec des objets et ordures qui peuplent cette benne à ordure géante. Il en livre ensuite des portraits géants qui seront reconstitués à base de ses ordures. Le résultat est grandiose, émouvant et surtout profondément humain comme en rend compte les images de ce documentaire, qui se passe de commentaires tant elles sont éloquentes.


On est en droit au départ d'être distant avec ce projet, mixant ordure et art contemporain dans la plus grande décharge du monde. Distant parce que l'art du documentaire n'est donné à tout le monde. Mais également parce qu'à l'instar d'autres documentaires plus indépendants, presque du documentaire d'auteur, peu distribué, Waste Land semble être déjà être une machine à gagner du public et de la reconnaissance, bien estampillé Amnesty International, indépendamment du fait qu'il soit bon ou non. Pari fou aussi de faire de l'art avec des objets assez inédits, mais aussi des acteurs qui n'en pensent pas moins sur l'art et sont finalement eux-mêmes assez distants. Le film se met lentement en place, propose quelques longueurs, tourne en rond, avant de réellement décoller et de montrer la véritable valeur du travail fait.




Voilà qu'à notre grande surprise, ce projet artistique va prendre une dimension humaine et sociale étonnante, et surtout criante de vérité, car c'est bien la force première et attendue d'un documentaire: délivrer des vérités. Le plaisir et l'intérêt reste de savoir comme y arriver. Entre les portraits tous saisissants de ces catadores, et ce que la caméra arrive à proposer ensuite, Waste Land profite de multiples propos sociaux et politiques entre autres. Social tout d'abord parce qu'outre la question artistique, il offre une sorte de peinture de ces trieurs de l'ombre, les difficultés quotidiennes, leurs vies et histoires. Écologique, dans un documentaire où l'air de rien, recyclage et développement durable tiennent une place prépondérante, même et surtout à Jardim Gramacho. Politique, sur le statut de ces catadores, et l'avenir de cette décharge qui doit fermer ses portes en 2012. Enfin l'artistique, ou Vik Muniz tire de l'ordure et du repoussant quelque de fondamentalement beau. Il double même son propos politique d'une critique de l'art comme unique objet commercial, utilisé à des fins commerciales sans appréciation de l'œuvre artistique intérieur, ce à quoi s'oppose totalement les œuvres de Vik Muniz ici construites. Pas étonnant de voir alors que le documentaire a été produit par Fernando Meireles, qui n'est autre que l'auteur de La Cité de Dieu et de The Constant Gardener. Le tout s'accompagne d'une musique envoutante signée Moby, comme une sorte d'alliage touchant la perfection.


En s'intéressant au pouvoir de l'art sur l'homme que nous sommes, Waste Land rapproche le spectateur de ses acteurs. Entre émotion et réalisme humain, ce documentaire réussit un pari étonnant, celui de mixer une réalité sociale forte et un projet artistique au-delà du cercle fermé de l'art contemporain, et le tout sans jamais se mélanger les pinceaux.


NOTE : 15 /20




24/03/2011
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