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L'Etrangère : un crime d'honneur et un film bouleversant

Pour son premier film, Feo Aladag signe un drame bouleversant de réalisme et de vérités, récompensé par sept German Film Critic's Awards et plusieurs prix dans divers festivals.




Pour protéger son fils de son mari violent, Umay, une jeune femme turque d'origine allemande, quitte Istanbul et retourne vivre dans sa famille à Berlin. Mais les membres de sa famille, prisonniers des valeurs de leur communauté, ne l'accueillent pas comme elle l'espérait. Umay est obligée de fuir à nouveau pour épargner le déshonneur aux siens.


En Allemagne, l'ère des Fritz Lang, Max Ophüls, Rainer Werner Fassbinder ou encore Ernst Lubitch est déjà lointaine, bien qu'ayant fortement inspirée la nouvelle génération de metteurs en scène allemands. Dans cette nouvelle école, il y a celle des allemands d'origine turques, influencés par le cinéma social et par la culture de leur pays. Alors que le plus célèbre de ces réalisateurs a pour thème phare l'immigration (Solino, Head On), Fatih Akin empile les récompenses mondiales pour ses derniers films, et reste l'incarnation même de cette nouvelle vague. De April Kinder, de Yüksel Yavuz à 40 m2 Deutschland, huis clos d'une noirceur absolue entre un ouvrier turc et son épouse ramenée du pays qu'il enferme à clé dans son appartement, nombreuses sont les œuvres essayant de se plonger dans une réalité sociale avec l'empreinte des origines. Feo Aladag n'est pas de cette nouvelle vague, et pourtant elle en a toutes les caractéristiques après le visionnage de L'Étrangère, son premier long métrage. Né à Vienne, elle évolue en Allemagne et son travail de journaliste et cinéaste la pousse à s'intéresser à la communauté turque et à de nombreux faits divers qui s'y attache. Notamment un qui a défrayé la chronique lors de l'été 2005: L'affaire Hatun Sürücü, du nom de cette femme de 23 ans retrouvée avec trois balles dans la tête. Victime du crime d'honneur, cette femme a inspiré (et non adapté) l'écriture de Feo Aladag qui se risque alors à ce sujet, tout en étant pas issue de cette communauté. C'est alors que l'on peut rapprocher son film au cinéma des allemands d'origine turcs, profondément social, sans folklore débordant et avec un propos toujours incisif.




D'actualité et pertinent dans son propos, L'Étrangère évite les écueils mélodramatiques pour mieux faire évoluer son propos, sans diaboliser un camp ou l'autre. L'histoire d'une jeune turque d'origine allemande qui revient d'Istanbul avec son enfant Cem (le débutant et attachant Nizam Schiller) fuyant un mari violent, qui croyant retrouver la paix et le réconfort auprès de sa famille, va devoir lutter contre cette dernière et éviter le déshonneur. A quel prix ? La question est posée, la réponse en est tout aussi fracassante. A travers le personnage d'Umay, la réalisatrice évoque les maux souvent silencieux qui touchent certaines femmes encore aujourd'hui, et cela partout dans le Monde (ce que le film ne peut pas rendre compte correctement). Elle qui combat justement contre la violence faite aux femmes au nom de traditions ancestrales comme c'est le cas ici, L'Etrangère est une façon plus fictionnelle mais tout aussi réaliste d'en parler. Le film évoque alors le mariage forcé, la violence psychologique et surtout physique, pas seulement initiée par le mari. Sans tomber dans un listing ou une dénonciation facile et un doigt pointé vers l'islamisme archaïque, L'Etrangère joue la carte de l'intimité, suivant cette histoire parfaitement bouleversante et touchante, et cela dès les premières scènes qui introduisent le spectateur avec une aisance déroutante. Il est tentant de vouloir dire que le film de Feo Aladag ressort un poncif redondant qui voudrait que l'on dénonce et catégorise d'une façon générale une partie de la population. Il serait alors facile de retourner le film sur lui-même et de les descendre aussi aisément qu'il s'est monté. Fort heureusement, il semble assez évident que le film ne tombe dans ce cliché, puisque cette famille symbolise justement la lutte pour un choix. On ressent ce dilemme du père qui doit à la fois tenir l'honneur de sa famille face au reste de la communauté, et en même temps soutenant silencieusement sa fille qu'il aime par dessus tout, à l'image également d'une mère étincelante d'émotion (Derya Alabora). Enfin finissons par le personnage central de ce film, interprétée par une éblouissante Sibel Kekilli, qui réussit à ne jamais tomber dans le pathos ambiant du sujet, convaincante elle aussi dès les premières scènes, elle est à l'image du film, nouvelle figure de la femme moderne.


Feo Aladag tente tout de même de modérer son propos pour confirmer la ligne moraliste de son film: « Les quelque 2,7 millions d'immigrés d'origine turque vivant en Allemagne forment une communauté tout aussi plurielle que la plupart des Allemands. On ne peut en aucun cas les mettre tous dans le même sac ». Certes difficile à croire, tant on aimerait diaboliser les mauvaises herbes du film, mais c'est une réalité. Elle aussi.


NOTE : 16 / 20






26/04/2011
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